Suite de la genèse …

Encore un texte de Gilles BRETECHE … vous devez savoir quelque chose sur les personnes qui vieillissent … ils ont beaucoup à partager ! il semblerait que notre architecte préféré n’échappe pas à cette règle … Mais nous en sommes ravis ! Bonne lecture à toutes et tous, à bientôt Paul Vandame :

En l’année 2013, je vous avais promis une suite à la genèse de notre Monotype 7.50 m.

J’ai attendu son trentième anniversaire révolu, pour reprendre le fil de mes souvenirs que je partage depuis avec tant d’amis, anciens et nouveaux.

Dans ce genre d’exercice, j’ai constaté que les regards divergent toujours dans l’interprétation et l’explication des évènements. Les points de vue et la psychologie de chacun, éclairent les évènements de contributions complémentaires et parfois contradictoires. Il en va ainsi.

Des petits doigts de l’architruc

Pour ce qui concerne mes souvenirs de conception et de réalisation du Premier Monotype 7.50 et de ses outillages, l’exercice est devenu solitaire par la force de la vie… Gil Carmagnani, Philippe Harlé, Olivier Moussy, Marcel Gloarec, … nous observent d’un insondable Ailleurs.  C’est une grande mélancolie que d’évoquer leur souvenir pourtant indissociable de la naissance de notre bateau. Et si mon clavier se brouille à leur évocation c’est au souvenir de leur formidable amitié indulgente à l’égard du gamin que j’étais.

Gil Carmagnani, génie constructeur

D’autres acteurs de ces premières heures sont fort heureusement bien vivants et ceux-là pourront témoigner à charge ou à décharge.

Puisque dans un premier jet, je m’en étais tenu aux prémices de l’histoire de la conception du bateau, je vais tenter de dérouler la chronologie des fait survenus depuis.

1986, voit la création de Yachting Sports, qui me permit de lever les fonds nécessaires au lancement du bateau, en finançant les moules et la première unité. Les actionnaires étaient la famille (mon père) et nos amis, qui malgré les vicissitudes de l’entreprise, le sont restés … Ils pressentaient probablement que si l’expérience valait d’être vécue, ils n’en tireraient aucun fruit … Mais, j’étais « porté » comme l’on dit et la contagion opéra.

Ce point Capital levé, il me restait à finaliser les plans de construction sous les commentaires parfois amusés de Philippe Harlé qui me recevait régulièrement à son cabinet à partir de 20 heures. Séances de nuits qu’il appréciait parce que le téléphone se mettait en berne et que nul ne gênait plus sa concentration. Les séances de VPP et de lissage des courbes définitives furent donc très nocturnes et les réveils de lendemains parfois tardifs à la Maison Blanche (la résidence de Philippe) …

Il est à dire sans mystère que mon projet de bateau étroit et léger ne lui était aucunement familier à l’époque et il éprouvait une curiosité naturelle qui m’assurait sur les fondamentaux.

La première fois que je lui présentai les plans et la philosophie du bateau, il avait longuement mâchonné sa pipe. Et comme le silence durait (du moins me semblait-il inquiétant), je lui demandai si tout cela était si moche ? En guise de réponse il me fit cette confidence : « Quand j’ai annoncé à ma mère que je voulais devenir architecte naval, elle m’a pris pour un fou. Puis elle a ajouté : Si tu insistes dans cette voie, au moins dessine des bateaux larges et stables ! Et j’ai suivi ses recommandations ! » Philippe était donc un peu déstabilisé par une démarche qui désobéissait aux injonctions de sa mère !

C’est plus tard, lorsque ce petit bateau fut devenu réalité qu’il s’empara du sujet « carènes étroites » pour dessiner le premier bateau de Jean-Luc Van den Heede, 3615 Met. Il eut la grande élégance et gentillesse de m’y associer dans le principe, en s’appuyant notamment sur la correction de ses VPP au regard des essais de vitesse que j’avais alors effectués en « live » au Beg Rohu. Mais ceci est une autre histoire.

Revenons sur un marqueur de notre navire : sa quille. Pourquoi cette forme ? A l’origine, il y avait un voile et une torpille que je voulais en fonte monobloc pour éviter les surcoûts de fabrication. Après avis des fondeurs, il semblait impossible d’obtenir une bonne régularité des poids avec toutes les contraintes proposées. J’ai donc choisi de relier les quatre points (sorties de coque, et extrémités du bulbe) pour résoudre le problème. Je me pointais donc un soir chez Philippe avec cet appendice bizarre et là il a encore longuement sucé sa pipe… et il m’a fait cette réflexion, façon oracle de Delphes : « La nature est très tolérante ». Je l’ai considérée comme une sorte de blanc-seing, un passe-droit hydrodynamique. Et il en fut ainsi.

 La quille !!!

Parallèlement mon ami Gil Carmagnani, un génie de la construction qui avait auparavant réalisé pour moi un petit catamaran de sport (ce fut mon premier dessin abouti), travaillait à la réalisation de la pièce mère de la coque. Son chantier de Kerran étant en « chantier », c’est dans la salle à manger de son appartement que nous reportâmes les couples échelle 1, finalisâmes le dessin subtil de l’étrave et la tombée du tableau arrière. Que le bateau prît si peu de place, fût une sorte de bénédiction. La seconde celle de Martine, sa compagne, qui supporta (et pour longtemps) avec philosophie nos encombrantes incursions dans sa salle de séjour.

 C’est émouvant.

 Travail de finition du cockpit

L’apparition de la coque en volumes me transporta d’une jubilation teintée de craintes irraisonnées et répétitives, qu’Olivier Moussy -pianiste averti- évacuait lors de soirées trinitaines mémorables et poétiques. Ce garçon délicieux avait commandé son nouveau trimaran sur plans Irens à Gil Carmagnani. C’est aussi pourquoi il fut très présent pendant la réalisation du Monotype 7.50 m, jusqu’à son baptême. Pressé que Gil passe enfin à autre chose !

 L’architruc et le Moussy

En janvier 1987, le modèle de coque est achevé. Les moules suivront dans la foulée. Puis le moule de pont. Je n’ai pas de photo mais je me souviens avoir travaillé sur son modèle en négatif pour positionner les derniers éléments d’accastillage.

Au fur et à mesure de la réalisation de l’unité prototype, s’écrivait la méthodologie qui permettrait au chantier Keltic Marine de réaliser les bateaux en série.

 Gil Carma et Paul Wendling

A ce stade, j’ouvre une petite parenthèse : la rencontre capitale avec Paul Wendling, son dirigeant, qui avait accepté d’introduire cette nouvelle production en sous-traitance dans son chantier. Il tenait une autre clef de l’aventure et il sut s’y employer en dépit des contraintes d’organisation et de planification.

Un petit samedi matin de début avril 1987, nous surprend après une nuit blanche et le réglage épique de la remorque de route … J’étais (nous étions) sur les nerfs Gil, Eric (son frère) et moi. Bateau quillé, il fallait l’élever pour introduire la remorque. Gil avisa une mini sangle qu’on utilise d’ordinaire pour arrimer une planche à voile sur une galerie de voiture et se met en devoir de la passer en quelques boucles autour de la prise de levage et le croc du treuil. Je lui dis que cela allait casser mais il ne m’écouta pas et enclancha le palan. Tête de mule ! le bateau s’éleva et position haute, … la sangle craqua ! Pourtant, le bateau resta en l’air. Les parties d’anses arrachées s’auto-serraient autour d’elles-mêmes. Dans un silence étourdissant nous glissâmes la remorque, nous assurâmes de sa position… et lorsque Gil actionna le palan pour redescendre le bateau, la légère secousse suffit à dénouer le suspens. Le bateau tomba sur ses patins. La sangle était en trois morceaux. C’est un sujet sur lequel nous ne sommes jamais revenus… sinon pour des échanges (très) codés…

 Galatée, la première unité

Nous en étions là de nos émotions, bateau sanglé, mat équipé, paré pour une transhumance vers le port du Bono, qui me semblait le lieu approprié pour le baptême de Galatée. La veille, j’avais informé les invités, du report d’une journée. Le dimanche contre un samedi, ne posait de problème à personne. Sauf, sauf, que j’avais oublié Philippe Harlé, qui ne voyant rien venir au Bono à l’heure prévue du rendez-vous, se pointa au chantier.

Il frappe à la porte close et Gil lui ouvre avec sa tête de nuit blanche… Philippe impeccable en tenue de baptême, pantalon blanc, blaser, cravate, a le regard des très mauvais jours. Il me passe le savon que je mérite. Il débarque le jeu de voiles dont il s’est chargé depuis La Rochelle, jette un coup d’œil courroucé sur le bateau, refuse le champagne dont nous avions commencé à nous régaler en prévision du jour suivant et s’en retourne en disant que nous ferions bien d’aller dormir et que pour lui, la visite se ferait à La Rochelle. Chez lui. Huit cents kilomètres pour rien. C’était trop pour ne livrer que des voiles… et s’adresser à des zombies inconséquents…

On n’est pas toujours glorieux. Mais je tins cet engagement rochelais, qui ouvrit vraiment les yeux de Philippe sur le potentiel de ce type de carène. Nous y viendrons plus loin.

Car cette année 1987 passe à la vitesse de l’éclair !

Ce dimanche que l’historien situe au 5 avril, voit la fière Galatée rouler sur le quai du Bono.

Le maire, nous ayant apporté la manivelle de la grue et son concours, la marée enfin à flot, les opérations de mise à l’eau sont entreprises sous l’œil attendri des protagonistes de l’affaire, c’est-à-dire une vingtaine en comptant les enfants en bas âge !

Pas de tambour médiatique, juste les associés de Yachting Sports, Carma, Moussy, Wendling…les gars du chantier. Il fait un temps magnifique, ciel pommelé et une gentille brise qui diffuse par tous les points cardinaux, ascendance Nord-Nord-Ouest.

Comme je n’ai pas encore mis au point de système d’équilibrage au grutage, je m’assieds sur le pont pour maintenir le bateau en assiette, le temps de la manœuvre (arachnéenne) de la grue, dont on nous a assuré qu’elle supportait une tonne. Nous aurons l’occasion d’en abuser par la suite dans le cadre des premiers rallyes sur les courants du Golfe, organisés par Yves Marzin et son équipe de passionnés.

 Sylvie à la manoeuvre !

Une halte de l’étrave à hauteur de Sylvie, qui baptise Galatée, le premier fruit de notre jeune couple. Elle ne l’a pas porté mais elle l’a supporté (surtout moi) dans une heureuse quiétude… Le champagne jaillit, les sourires béent et le bateau rejoint… l’eau.

Champagne

Juste avant d’amerrir…

Il est dans ses lignes. Ouf ! On boit à sa santé !

Après, tout s’enchaine vite. Un matage à l’arrache, un hissage de voiles dans la foulée (ouf rien de coince !) Sylvie embarque, puis mon père. Le bateau prend vie ! Il répond à la barre, il accélère, il vire, il évite le pont suspendu sur lequel le courant nous porte et nous descendons le bras de mer pour retrouver la rivière d’Auray. Un petit bord de près, un envoi de spi. Tout va bien, il faut rentrer on nous attend.

« Toute première fois toutoute première fois… » Selon Jeanne Mass

Docteur Pierre Olympique. La barre à deux doigts ou à la 505 entre les jambes.

Et le bateau repart, avec les Carma Brothers et Olivier Moussy. Puis un autre petit tour… Mais en avril, le crépuscule nous rattrape vite et la marée aussi. A Hisser à démâter, embrassades, effusions. Tout le monde s’égaye.  Il s’est passé quelque chose ce jour-là ?

Ceux qui suivent sont des lendemains de fête. Comme un léger flottement désenchanté. Il y a tout d’abord le transfert des moules chez Keltic, puis les premiers bords en mer à la Trinité. Quelques belles photos de François Salle, qui feront office pour les premières publicités.

 Par François Salle

Le Spi Ouest arrive tardivement cette année-là, l’occasion de montrer le bateau. Et le mesurer à quelques références dans le chenal de La trinité.

Puis il y a une promesse que je dois tenir et je profite de la Semaine de la Rochelle pour faire découvrir le bateau à Philippe Harlé. Cette fois-ci, il attend que j’aie mis le bateau à l’eau, mâté, réglé.

Le bateau est amarré le long d’un ponton des Minimes et les yeux de Philippe sont à la réserve.

Il prend le hauban et monte à bord. « Ce n’est pas un râteau » lâche-il. Ah ? bon. Il veut dire par là qu’il n’a pas pris le mat sur la figure en montant à bord … Ce qui suit a été un marqueur intéressant pour mes convictions mais aussi un peu pour les siennes. La brise est de 12 / 15 nœuds d’Ouest Sud-Ouest et nous commençons par une session de louvoyage. Mon (déjà) fidèle Jean-Marc officie à l’avant. Le près dans ces conditions donne de bonnes sensations. On se passe la barre et on se congratule. Puis on abat tribord amure sur Aix, vers le rond des 505, le roi des dériveurs.

Ils viennent d’en finir et en ont pour 30 minutes de grand largue pour rentrer. Nous y croisons Marcel Buffet qui nous fait un brin de causette, puis envoie son spi en nous disant bye bye.

Nous hissons le nôtre et … c’est bord à bord que nous embouquons la passe d’entrée de Richelieu. Galatée descend en survitesse les ondes longues du pertuis d’Antioche et accroche le 505 dans son petit plané. Marcel est piqué et astique la bête. Nous répondons sans nous énerver. Mais oui, elles marchent au portant ces carènes étroites ! Le regard de Philippe !  Je crois qu’il m’a définitivement pardonné le lapin que je lui avais posé quelques semaines plus tôt.

Le mois de juin verra la participation de deux Monotypes 7.50 m au Bol d’Or de Genève. Une pétole grave à laquelle nous ne sommes guère habitués. Il fait un peu frais, il pleut. Nous nous protégeons sous le spi et Maurice Delessert, l’ami local raconte à Jean-Marc la Bise, le Joran et toute la litanie des vents du lac qui avaient déserté. Thermos vide et membres courbatus, on finit dans les 20 premiers de notre classe vers 3 heures du matin, croisant les feux incertains des concurrents transis.  Une expérience, comme on dit.

Préparatifs du Bol d’Or 1987 Keltic a fait fissa !

On y reviendra en 1994 et cette fois la victoire de classe nous sourira ! Toujours sous gréement de mer.

Cette année 1987, le bateau s’était montré avec succès au Cercle de la Voile de Paris, pour l’épreuve du Bol d’Or où les experts locaux annonçaient le naufrage du Monotype face aux « professionnels de la Seine » ! Ils ne savaient pas que l’équipage de Galatée était aussi rompu aux risées des rivières. Et nous gagnons l’épreuve !  L’équipage eut droit à des tournées whisky à l’œil et à la constitution de solides amitiés qui perdurent !

Nous avions aussi participé au Rallye de Bot Conan à Bénodet, où le bateau s’était envolé dans un bord de portant échevelé entre la Voleuse et Linuen, deux bouées distantes de 3 milles et où les organisateurs avaient relevé notre vitesse moyenne à 13,8 nœuds ! dont la fin sans spi car nous n’étions que deux à bord et l’empannage très délicat …

Le bateau s’était aussi montré à Arcachon sous l’impulsion de Jean-Jacques Grandchamp premier président de l’association Internationale dont nous avions déposé les statuts.

Tout cela était prometteur. Les premières commandes arrivaient mais il était temps de trouver un équipage solide pour Yachting Sports. C’est donc au début 1988 que survint l’arrivée de Guy Pronier, fraichement sorti de ses études de commerce et qui insuffla par son enthousiasme et sa générosité, la dynamique qui nous permit de faire de si belles choses avec si peu de moyens. Les Derbys de La Baule, les Régates Royales de Cannes, et celles de Dinard …. Et Annecy et j’en passe !  Nous avons fait des kilomètres et semé le réseau d’amitiés qui nous tient aujourd’hui si fermement attachés à ce petit bateau.

 The famous Guy Pronier For Ever. Annecy 1988

La suite plus récente, c’est l’aventure de la nouvelle version du Monotype 7.50 qui devient le M 7.50 en 2015.

Un cockpit actualisé, une ligne de tableau arrière modifiée, une bôme réhaussée et 11 unités produites par le chantier BG Race.

A ce jour, la suite est incertaine, mais ce qui est sûr, c’est que c’est vous, les amoureux du 7.50 qui avez écrit l’histoire de notre petit bateau et l’écrivez encore aujourd’hui avec passion, sous l’impulsion de Guy Pronier l’indéfectible, Jean-Denis Bargibant et Paul Vandame.

 

Amitié et Merci à tous,

Gilles Bretéché

Juin 2018